(...)Mais revenons aux exploits du Boto dans sa version féminine cette fois et si
bien personnalisée la perfide Iára, la nymphe aquatique partout à la fois dans cette veste mésopotamie :
Il était une fois un jeune pêcheur vraiment malchanceux à qui il arrivait trop souvent
de passer des nuits entières sur le lac sans attraper le moindre petit poisson, il s’allumait bien des torches de temps à autres et parcourait le lac mais les poissons d’ordinaire si curieux et
attirés par la lumière qui auraient dû sauter de l’eau pour tomber dans son embarcation ne se manifestaient pas. Lassé et surtout tiraillé par la faim il s’endormait triste au petit matin, dans
son humble case qu’il avait construite, sur la grève, d’arbres et de bambous avec des feuilles de palme et de bananier en guise de toit. Jamais depuis qu’il pêchait en ce lieu il ne s’était
plaint de son mauvais sort et il persévérait dans ses tentatives avec le secret espoir de connaître enfin des jours meilleurs.
Pourtant, une nuit de pleine lune après avoir, une fois de plus, lancé en vain ses
lignes et retiré sans succès ses filets, il pleura de désespoir. Fou de rage il s’apprêtait à empoisonner les eaux avec du « Timbò » quand il entendit un chant si beau, si triste et si
doux à la fois qu’il en oublia son malheur. Il tendit l’oreille et il lui sembla que ce chant veniat d’une large touffe de nymphéacées juste au milieu du lac. Il n’hésite pas une seconde à
pagayer dans la bonne direction et là assise sur une feuille de Victoria Régia, il découvrit à son grand étonnement une créature d’une étrange beauté ; elle avait de grands yeux d’un vert
profond et lumineux, une peau de couleur miel doré, et de longs cheveux d’un blond fauve qui dissimulaient une poitrine nue.
« - qui est tu ma douce amie ? Pourquoi chantes-tu si tristement ?
Puis-je t’aider ? » Demanda le pêcheur.
Iára le regarda un instant stupéfaite car elle ne pensait délibérément qu’à punir d’une
mort atroce celui qui comme tant d’autres pêcheurs de la région, s’apprêtait à user d’un stratagème détestable contre son peuple.
« - je suis la « Mãe de Agua », la reine des eaux, la protectrice de
toute la faune aquatique » répondit-elle.
A l’idée qu’elle avait deviné sa lâche intention, l’indien prit peur et la supplia alors
de le laisser suivre son chemin promettant de ne plus importuner ses sujet et se tut de crainte de la terrible et traditionnelle sanction. Mais ce soir là Iára eut pitié de cet interlocuteur qui
le premier lui avait généreusement proposé son aide. De sa voix de cristal elle reprit :
« - je sais que tu n’as rien pêché depuis plusieurs nuits, ai-je deviné
juste ?
Il hocha la tête en guise d’affirmation.
« - veux tu du poisson ? » continua-t-elle.
Il releva la tête pour la hocher encore une fois.
« - alors jette tes lignes et tes filets à l’endroit où je vais plonger. Ne pêche
que les nuits de pleine lune entre minuit et le petit matin » dit-elle avant de disparaître.
Le pêcheur obéit. C’était presque l’aube lorsqu’il rentra chez lui la pirogue chargée
comme jamais. Les mois passèrent et le jeune indien aurait dû être heureux, mais il ne pensait qu’à la beauté et à l’incomparable voix douce de la mère d’eau. Aussi lorsqu’une nuit il entendit de
nouveau le chant de Iára encore plus triste que la première fois, il s’approcha rapidement du Maïs d’Eau où elle était assise. Elle lui sembla encore plus belle. Quant elle eut terminé sa
chanson, il lui dit :
« - ma vie à changer depuis que je t’ai rencontrée. Dis moi ce que je peux faire
pour te remercier.
- veux tu m’épouser ? » Lui demanda-t-elle après l’avoir longuement détaillé.
Il répondit d’un trait pour dissimuler son émotion :
« - il n’y a rien au monde que j’aimerais le plus !
- nous voilà donc fiancés ! » Lui déclara-t-elle en lui passant les bras
autour du cou. « - viens me chercher la prochaine nuit de pleine lune mais promets dès à présent que tu ne me renieras point ni ne diras du mal de mon peuple ;
- je te le jure ! » Fit le pêcheur.
Il aurait même juré que la lune était carrée tant sa joie était grande, avant
que Iára disparaisse au sein de l’onde. La nuit qu’elle avait choisie, il alla à sa rencontre, la prit dans ses bras et la porta jusque dans sa case. Ils vécurent heureux et ses affaires
prospéraient de plus belle. Les nuits de pleine lune, Iára s’installait sur le pas de porte et les yeux fixés sur les eaux du lac, elle chantait très bas tant sa chanson était belle et triste à
la fois, à fendre le cœur. Au début l’indien y trouva du charme ; cela lui rappelait leur rencontre au milieu du lac. Mais à présent cette habitude de son épouse lui
pesait.
« - veux tu cesser tes lamentations ? Il est tard et je tiens à dormir
moi ! Allons rentre te coucher. » Mais « Iára » ne répondait pas, ne bougeait pas, ne s’arrêtait pas de chanter non plus. Alors dans sa folle colère il lui
cria :
« - j’en ai assez de tes sottes chansons ! Qu’as-tu donc à larmoyer face au
lac, insensée créature ! Es-tu mon épouse ou continues- tu toujours à penser à cette stupide gente aquatique pour qui semble aller ton idiote prière ? »
A peine eut-il prononcé ces phrases que la Mère d’Eau devint plus blanche qu’un linge.
Elle se leva et se mit à marcher prestement vers le lac comme une somnambule et sa chanson devenait de plus en plus lointaine. C’est à ce moment que l’indien en fut comme dégrisé et s’élança à sa
poursuite en criant :
« - ne t’en vas pas ! Ne me quittes pas, je t’en supplie ! Tu es ma
femme ! Je ne blasphémerai plus, je le jure ! »
Iára ne se retourna pas. Elle entra dans les eaux miraculeusement entrouvertes qui
se refermèrent si brusquement après son passage qu’elles inondèrent fortement la berge. Le blasphémateur eut juste le temps de grimper au sommet d’un arbre pour malheureusement constater que rien
n’avait été épargné : ni sa demeure, ni ses plantations détruites, pas même son élevage de tortues dans un bassin proche. Jamais plus, au cours de ses nuits de pêche à nouveau infructueuses
il ne revit la « Mãe de Agua » que pourtant il ne cessait de supplier de revenir en vain.
Les caboclos embellissent par nature les faits les plus simples avec une pointe
d’exagération fabuleuse c’est pourquoi il est courant de les entendre dire que de temps à autres, Iára laisse flotter sa chevelure lumineuses à la surface des eaux ou qu’en période d’étiage
on peut voir émerger, comme une pointe d’écueil, le haut d’une tour de son palais aquatique.
Tout comme le Boto séducteur, la Iára est un produit importé par un peuple de la mer
pour qui il a suffi qu’un moindre détail coïncide ou que l’aspect d’un mythe soit ressemblant pour adapter le sin au décor de sa nouvelle possession. C’est ainsi que le mythe primitif de
l’Igpupiara, un fantôme marin au corps d’ophidien excessivement velu et pourvu de longues soies en guise de moustache qui renversaient les frêles embarcations des indiens, est devenu la Iára qui
bien que de nom amérindien n’en est pas moins la perfide sirène méditerranéenne. Mais la dernière infiltration en date provient du folklore africain avec Iemanjà, cette « Mãe de Agua »
arrivée au Brésil en même temps que les premières esclaves noirs et dont voici un récit que recueillis auprès d’un vieux pêcheur noir de l’île de Marajò :
La déesse de la mer est surprise un soir en train de voler des fèves dans le jardin d’un
paysan qui vite l’enferme dans sa masure à l’orée d’une calanque. Pour recouvrer sa liberté, l’infortunée beauté n’hésite pas à proposer le mariage à son sévère geôlier s’il promet de ne jamais
renier les êtres qui vivent au sein de l’océan, le peuple dont elle a la garde. Au début, le couple vit un bonheur parfait : de superbes enfants voient le jour, la propriété ne cesse de
croître judicieusement exploitée par de nombreux esclaves et le bétail excellemment traité prolifère. Puis, tandis que les affaires prospèrent le mari sombre dans l’alcoolisme : l’épouse
délaissée souffre en silence, l’éducation des enfants s’en ressent, les esclaves maltraités fuient l’exploitation, les cultures périssent et le bétail agonise. C’est alors que l’irréparable se
produit : l’homme renie sa femme.
Sans mot dire, Iemanjà suivie de ses enfants se dirige vers la plage et s’enfonce
doucement dans les flots entrouverts qui en se refermant brusquement sur l’étrange cortège détruisent la propriété et manquant de peu d’emporter l’ignoble blasphémateur. Iemanjà est la fille
d’Obatalà, le ciel, et d’Odudua, la planète, elle s’unit à son frère, la terre, pour donner naissance à Orugan, l’Oedipe africain qui se passionne pour sa mère. Profitant de l’absence du père,
Orugan poursuit Iemanjà qui dans sa fuite éperdue, trébuche, tombe à la renverse au fond d’un ravin et meurt. De ses seins abondants, coulent deux ruisseaux qui grossissant, se rejoignent pour
former un immense lac tandis que de ses entrailles naît un grand nombre de dieux du culte Umbanda : Olorum, le soleil ; Oxumaré, la lune ; Xangô, le tonnerre ; Ogum, le dieu
du feu et de la guerre ; Iansà, déesse des vents et des tempêtes mère des neuf. Iemanjà ressuscitée est la reine de la mer qui assise sur la carapace d’une énorme tortue présente son peuple
à Oxum-Marê, l’arc-en-ciel ou qui sous le nom de Janaìna, chevauche un hippocampe géant pour visiter ses sujets.
A la suite d’un relevé détaillé des infiltrations qui aujourd’hui accompagnent le mythe
de Iára – corps harmonieux d’Océanide : type européen de beauté ; voix douce de sirène : mode de séduction méditerranéen ; résidence au fond des eaux : tradition nordique
des Ondines ; sadique plaisir de faire périr les pêcheurs : tradition germanique chez cette émule de la fée Loreleï ; mère d’une respectable progéniture : variante africaine –
pour toutes ces raisons incohérentes on peut avancer sans risque de se tromper que cette gracieuse nymphe est aussi amérindienne que le serait la rencontre d’une baleine vivante sur les sommets
enneigés des Andes.
Cependant elle reste malgré tout, la mère de la toujours vive sensibilité indigène et le
plus beau fleuron de la poésie amazonienne.(...)
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