Le Boto ou dauphin rose de l'Amazone ou encore Inie de Geoffroy (Inia
geoffrensis) est une espèce de mammifère de l'ordre des odontocètes. C'est un donc un dauphin vivant exclusivement dans l'eau douce. C'est la seule espèce du genre
Inia.
Tout au long du Badajòs inférieur, jusqu'à son confluent avec le Solimões, Valdelirio, un jeune caboclo de vingt ans,
de petite taille, à la peau cuivrée et aux cheveux noirs et lisses, jouissait d'une indiscutable réputation dans l'art d'organiser les fêtes que pour rien au monde tout le voisinage n'aurait
manqué d'honoré par sa présence.
Ce matin là en un incessant aller et retour en pirogue le long des berges, notre métis, alla convier tous les jeunes
et moins jeunes à un bal :
« - je vous invite à guincher chez moi, demain soir ! » disait il et dans son franc parler
il ajoutait aussitôt à l'intention de ceux qu'il savait avoir un joli coup de fourchette :
« - je ne saurais trop vous conseiller de jeûner dès à présent car nous ne gardons pas les restes
chez nous ! »
Ces joyeuses boutades lancées à la cantonade par un aussi gai luron, ne pouvaient que mieux aider à comprendre que
chez Valdelirio on préférait de beaucoup ceux qui se tiennent mieux à table qu'à cheval.
Le lendemain dès les premières lueurs du jour, une grande animation régnait chez notre hôte. Les sœurs s'occupaient à
la confection de banderoles et de guirlandes, les employées ciraient le parquet du salon et dans la vaste cuisine tout un bataillon de femmes s'affairait devant les fourneaux.
Un peu à l'écart dans une cabane en bois, le frère puîné de Valdelirio, Chicão le chimiste, comme le surnommaient ses
parents, distillait à l'aide d'un alambic de sa propre confection, la cachaça (eau de vie de canne à sucre) si nécessaire à la préparation des délicieuses, mais ô combien traîtres
« batidas » (sortes de punch frais) de fruits tropicaux.
Le soir à leur grande joie, accueillants les premiers invités, les enfants lancèrent des pétards et allumèrent des
feux de Bengale sous l'œil vigilant des aînés, en attendant que le violon de Severino, la guitare de Zé Maria et l'harmonica de Jõazinho ouvrent le bal.
Ce modeste orchestre à cordes et à vent, bien qu'au répertoire limité interprétait toutefois quelques morceaux
applaudis debout du début jusqu 'à la fin.
Lorsque retentirent les premières notes de la « jardineira » une traditionnelle marche Brésilienne, personne
ne demeura assis pas même Dona Lindalva ni son mari le vieux Barnabé, les riches propriétaires de la plus vaste plantation d'hévéas des alentours et à qui revenait de droit le titre d'invités
d'honneur de toutes les fêtes à la ronde.
C'est à minuit, alors que sous les effets de l'alcool se faisant notoires et que la fatigue entamait ses ravages chez
les hommes pour la plupart avachis sur des sofas, que maître Boto choisit de faire son entrée.
Dans un costume impeccable de toile blanche, un foulard rouge précieusement noué autour du cou, la raie juste au
milieu du crâne et les cheveux bien plaqués sur les côtés.
Il feignit un instant ne pas oser entrer comme si soudain sa grande timidité le paralysait.
Mais chacun sait que l'hospitalité est une grande qualité des rudes habitants de la forêt.
Profitant de ce qu'à présent les garçons délaissaient quelque peu leurs compagnes pour mieux s'adonner aux plaisirs de
la table, il s'approcha discrètement d'elles pour leur glisser furtivement à l'oreille un compliment qui ne manquait pas d'aller à coup sûr, droit au but.
On aurait pu croire qu'il avait instillé en chaque cœur féminin, une goutte de miel.
D'ailleurs tout en lui avait la marque d'un cachet qui sensibilisait les filles d'Eve et les excitait à tel point
qu'elles se pâmaient d'admiration les unes à la suite des autres.
Les nouvelles alarmantes ne tardèrent pas à parvenir aux oreilles du sexe fort soudain quelque peu jaloux du succès
rencontré par le nouvel arrivant.
Mais qui donc allait oser le premier interpeller ce Don Juan qui éveillé comme pas un distribuait, à présent maintes
provisions de blondes et de brunes aux fumeurs.
Pas Valdelirio en tout cas car plus gâté que les autres, il arborait entre les dents un superbe cigare de Bahia
généreusement offert par son nouvel ami qu'il se chargeait de présenter à l'assistance.
Afin de ne pas laisser sombrer la fête dans la monotonie, le jeune galant remplaça un instant Severino au violon et
réussissant le tour de force qui en réalité n'en était pas un pour lui d'électriser son public, il prit part aux jeux et aux danses.
Il choisit comme partenaire la belle Euezbia, une jeune orpheline sur qui il avait jeté son dévolu, et tournant avec
elle au gré de la musique, il l'ensorcela en un clin d'œil pour l'entraîner et s'éclipser avec elle dans les jardins.
Peu avant le lever du jour et grâce à l'action bénéfique du petit air frais qui dans ces régions précède l'apparition
du soleil, les hommes eurent la sensation bizarre de se délivrer de l'influence subtile de fluides magnétiques.
Qu'était donc devenu ce mystérieux personnage qui si bien savait parler aux filles ?
Il avait bien sûr disparu par enchantement sans prendre congé de l'assistance pas même de la si gracieuse et tendre
Euzebia.
L'aube pointait déjà quand un groupe de joyeux noceurs qui s'en revenaient bras dessus bras dessous, de la fête,
découvrirent dans un étroit et peu profond canal un Boto qui tentai désespérément de gagner le fleuve.
En voulant l'aider, ils le secouèrent tant que celui-ci rendit tout le contenu de son estomac. C'est alors qu'il
exhala une forte odeur d'alcool au grand étonnement des ses sauveurs.
Plus de doute à présent, le Boto avait honoré de sa présence le bal chez Valdelirio.
D'ailleurs les mois qui suivirent cette mémorable fête chaque jour, un peu plus, on vit se relever la pointe de la
jupe de la jeune Euzebia que le Boto avait bel et bien fécondée cette nuit là, l'insatiable amateur de donzelles !
Pour bien montrer combien cette croyance est fortement ancrée dans l'opinion du peuple, mon ami, Jingo raconte qu'un
de ses amis pêcheurs à Belém, rentrant chez lui le soir entend sa femme pousser de hauts cris de l'intérieur de sa baraque sur la berge.
Dans le jardin alors plongé dans l'obscurité il manque aussitôt d'être renversé par un homme qui court à toutes jambes
vers le fleuve.
Sans même réfléchir il lance dans la direction du fugitif l'un de ses meilleurs harpons qu'il tenait justement à la
main.
Un visage masculin l'observait attentivement dans son bain par le vasistas resté ouvert lui conte sa femme
courroucée.
Le lendemain au moment de remettre sa barque à l'eau, le pêcheur aperçoit échoué sur la berge, un Boto arborant le
même harpon profondément enfoncé dans le dos.
Etrange coïncidence, n'est ce pas ?
Reconnaissons toutefois que la plupart des harpons en vente dans les magasins d'articles de pêche des environs portent
la même marque de la fabrique installée dans la ville.
Une autre fois, c'est au tour de l'infirmier de service du dispensaire d'un quartier populaire de Santarém de se
frotter les yeux pour constater qu'il ne rêvait pas.
Une Métisse se présente dans son bureau, tenant dans se bras un nouveau-né dont l'état manifestement nécessite des
soins.
Au moment d'enregistrer l'enfant, quelle n'est pas alors sa surprise de s'entendre répondre à la question : nom
et prénom du père ?
« - il n'y en a pas docteur, c'est un fils du Boto. »
Bien que la femme soit mariée, qu'elle ait d'autres enfants dont elle attribue pacifiquement la paternité au même
mari, elle s'obstine à déclarer que ce dernier est bel et bien le fils du Boto. D'ailleurs elle ne cesse de répéter à bout de champs :
« - Allons personne ne le sait mieux que moi, tout de même ! »
Comme elle n'en veut point démordre, l'inscription de l'enfant sur le registre d'entrée se fait bien sûr à son
insu.
Si 'on devait attribuer au Boto la paternité de tous les enfants de père inconnu, du coin, il faudrait alors
reconnaître que la virilité de ce puissant personnage est exceptionnelle, tant les enfants pullulent dans les parages.
Mais de mauvaises langues prétendent que bien souvent le fruit des entrailles de ces honorables demoiselles n'est que
le produit de leurs unions clandestines avec les fils des riches propriétaires terriens chez qui elles sont employées.
Lesquels fils, avec la bénédiction des parents font leurs premières armes dans ce domaine à peu de frais et sans trop
de risques.
Mais bien que l'on ne puisse nier aujourd'hui l'immense popularité, que ce mythe obtient, même auprès des aborigènes,
il faut néanmoins relever dans les anecdotes et récits actuels ayant le Boto pour héros, la présence indiscutable d'un élément aliénateur en provenance de la péninsule ibérique.
En effet une authentique légende des Indiens Barés de la famille linguistique Aruaque, cite bien le Boto portant
secours à Poronominare, héros de nombreux exploits et aventures, tantôt tragi- comiques, tantôt romantico-obscènes, qui tout comme Macunaìma, a de drôles d'ennuis avec son pénis pour l'avoir
fourré où il ne fallait pas, mais ne mentionne en aucun cas ses prouesses amoureuses.
Le Boto des indiens a tout simplement endossé l'héritage de l'érudit dauphin du Vieux Monde que les récits d'Apion et
bien avant lui, ceux de Théophraste, mentionnaient comme un animal docile, donnant des marques évidentes de l'amour le plus passionné.
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