Cette histoire vraie que je livre ici, pourrait être la nôtre demain.
Juste une pensée.
Comme à son habitude, elle m’a accueilli avec un grand plaisir. Sa joie, mal dissimulée, nous avons bavardé, comme deux amies, comme si nous nous étions quitté la veille.
Bavarder, pour elle, c’est un moment d’intense bonheur, puisque maintenant, elle vit seule.
Elle est élégante dans sa mise, elle se tient droite et son sourire gracieux lui rend hommage.
Seule depuis plus de vingt ans. Seule dans sa grande maison témoin de son bonheur. Complice de sa solitude, aux pièces de belles tailles, cette maison en pierre à vu naître ses enfants. Pour rien au monde elle ne la quitterait, sauf bien sûr, quand son heure sera venue, quand il voudra bien, lui là haut, la délivrer de sa solitude, de sa décrépitude, comme elle dit … De ces marques que le temps sans aucune indulgence, nous accorde de ses largesses.
“Parce que tu sais à plus de quatre vingt onze ans, je suis plus près de la mort qu’à quatre vingt dix ans, ben oui faut pas avoir peur de l’ dire.”
Je la regarde, je cherche ce que je pourrais bien répondre à cela, mais elle sourit, cligne ses yeux qui devaient être si bleus et je vois bien qu’ils sont humides.
D’un geste rapide elle les essuie. Alors, sentant sa gène, je dirige la conversation sur un autre sujet, tout bête celui là, anodin sans conséquence enfin … comment pouvais je savoir ?
Dans sa salle à manger trône une superbe table en bois, patinée par le temps. Je lui dis que je la trouve belle, Ce à quoi elle répond : “ Elle vous plait, j’vous dis ça parc ’qu’y faut que j’m’en débarrasse. ”
Bien sûr qu’elle me plait, là n’est pas la question. Pourquoi veut-elle s’en débarrasser maintenant ? Elle ne me semble pas être dans le besoin. Et ses enfants ?
“ Mes enfants ils n’aiment pas les meubles, ils la veulent pas. Et puis elle est trop grande, ils ont pas la place. ”
De sa main, elle me montre le lit dans le coin à droite :
« Vous comprenez, j’dors ici maintenant, alors j’dois faire de la place. »
Son lit, je ne l’avais pas vu, pas remarqué, poussé dans son coin, comme caché, puni, oublié pour la journée seulement… il n’était pas là à ma dernière visite.
“Si vous la voulez j’vous la vends, mais j’sais pas combien”. Mon fils va v’nir .
Je l’imaginais dans ses plus beaux atours animée de repas de fêtes, tenant en respect des enfants riant, courant autour d’elle, éclairée de chandelles prétextes à des mots d’amour.
Une profonde tristesse m’envahie. A-t-elle perçu mon trouble, de ses beaux yeux plus tout à fait bleus…
“J’suis pas matérialiste vous savez, non faut pas… à quoi ça sert ? ”
Je n’ai pas réfléchi je n’avais qu’une envie, la prendre dans mes bras et la bercer tout contre moi. Je l’ai embrassé.
Que pouvais-je faire ou dire qui aurait changé quoi que ce soit ?
Nous sommes entrées dans la cuisine, et comme si rien n’avait transpiré de sa nouvelle situation, nous avons fait comme d’habitude.
Alors c’est comme ça ? C’est tout ce qu’il reste de toute une vie… faire de la place, débarrasser, rompre avec les vieux souvenirs, se défaire de tout… emballer, donner… brader sacrifier les objets familiers tant aimés… s’inquiéter des autres, encore…avant de partir ?
Oui à quoi ça sert hein ? Se marier, faire carrière, accumuler des trucs qui serviront plus un jour, faire des projets… nourrir des rêves, avoir des enfants, les élever, les protéger, les voir grandir puis quitter le nid… avant de partir à notre tour un jour…
Comme je la quittais, sur le pas de la porte elle me dit encore :
“Vous savez, j’ai eu un cadeau de noël merveilleux. Andrée, vous voyez la jeune femme qui vit à côté, elle est venue me voir avec son bébé. J’le tenais dans mes bras et il m’a caressé la joue, comme ça. De sa main elle me montre. C’était une vraie caresse. ”
À ce souvenir, elle sourit, son trouble était palpable, presque glorieux. Moment de grâce… regard triomphant de ses doux yeux qui, sans plus de doute furent infiniment bleus.
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